Écriture à quatre mains — aperçu d'accompagnement
- despointsdesuspension...

- 23 avr. 2020
- 3 min de lecture
Dernière mise à jour : 26 mai 2020
Lors de ma première expérience professionnelle avec le medium écriture, j’ai très tôt été confronté à un accompagnement personnalisé pendant les ateliers, où les dynamiques engagées se firent l’écho d’une volonté de participation des deux parties, moi-même et une résidente, que j'appellerai Gisèle dans cet article. Histoire de temps partagé.
J’ai intégré les ateliers Paroles-écritures alors que deux séances avaient déjà été proposées aux résidents. Gisèle était présente lors de ces deux premières sessions, en retrait, à l’écoute, sans désir de participation affichée.
Pendant l’atelier n°3 qui m’a vu intégrer le groupe, elle s’assit, résolue, dans le cercle autour de la table, sans toutefois accepter la feuille que lui tendait l’art-thérapeute, support d’écriture potentielle.
J’observe ici qu’il faut laisser à chacun un temps, propre, pour pouvoir y aller. Un atelier où il ne se passe rien a priori n’est pas vain, bien au contraire. Il peut être un pont, un tissage entre une rive d’où rien n’émerge vers un champs de possibles.
Ce n’est qu’à l’atelier suivant, n°4, qu’elle accepta ce support, et je l’accompagnai alors dans l’appropriation de ce moyen d’expression qui lui semblait alors bien lointain, comme en témoignait le refus de se saisir du crayon, par incapacité motrice ou déni de ce possible, à nouveau. Je me plaçai alors à ses côtés, et lui proposai d’écrire pour elle.
Beaucoup d’échanges de regards, d’allers-retours entre ce qu’elle tentait de dire et ce que j’écrivais, tentant de restituer sa parole semée d’en-b(o)uches : nous tâtonnions de concert, et je sentis confusément que nos frustrations risquaient de rentrer en résonance pour n’aboutir à rien, voire même à entraîner un arrêt dans l’élan de Gisèle à sortir de son mutisme. Vers la fin de l’atelier, je cédai à une impulsion, et lui tendis le stylo : « vous pourriez essayer, pour voir ». Gisèle hésita, peu de temps. « C’est dff-fi-ci-leu ! », souffla-t-elle, comme ultime résistance à cet état d’incommunicabilité. Nous alternâmes la prise du stylo, installant un rythme entre nous, sorte de dialogue voix-gestes permettant de faire, les pieds sur terre.
Ici, il y a sortie d’un état symptomatique de la part de Gisèle : le mouvement de l’être à créer permet de restaurer un étant qui n’était plus là autrement qu’enfermé dans sa souffrance, étiqueté par le symptôme.
Il est bien question ici de rompre avec un inétant symptomatique par la réunion de l’étant avec l’existant dans la formation de la forme, pour reprendre les mots d'Henry Maldiney (Existence, crise et création, éd. Encre Marine). Le fait de lui re-donner la main, en lui tendant le stylo pour qu’elle re-prenne son élan, permit à la situation d’évoluer, et d’installer tacitement une confiance, en moi accordée, en elle re-trouvée, premier pas du véritable accompagnement encore en devenir.
À l’atelier n°6, elle participa au jeu des anagrammes à trouver à partir des lettres de son nom, écrivant son nom complet et listant six mots, allant jusqu’à cinq lettres.
Par la suite, Gisèle continua sur cette lancée de former des mots écrits pour confronter la pensée qu’elle souhaitait restituer. Elle souhaita parfois revenir à ce dialogue entre nous, où son intention de dire rencontrait mon désir de comprendre, mais je l’encourageais chaque fois à reprendre son stylo et d’avancer à tâtons, de ratures en satisfactions.
Ici j’apporte un soutien sur lequel va pouvoir se reposer la personne accompagnée, dans une assise re-devenue confortable permettant de se laisser-aller à re-sentir, aidé par ce re-gain de confiance. Il s'agit de savoir être accompagnant de l’autre dans sa création.
Le groupe a toujours senti instinctivement l’importance de ces paroles sortant difficilement, et leurs laissaient le temps nécessaire pour être entendues. La curiosité et l’envie de bien comprendre ce que chacun souhaitait dire rendaient tout le monde attentif et patient.
Cet espace potentiel du groupe a été tellement usité par Gisèle que cela en vint à gêner les autres lors des phases d’écriture, puisqu’elle alternait l’écrit et le dit avec moi ou une autre intervenante, placé à côté d’elle à ce moment-là. Quelques recadrages furent nécessaires, afin de concentrer son envie d’échanger de vive voix à certains moments opportuns, pour qu’elle aussi laisse un espace aux autres voulant dire, aussi.
Il y a ici une respiration à trouver dans le groupe : sentir la place qui nous est donné, et y répondre par une prise en compte de l’espace commun qui peut être saisi par chacune, par chacun. Il faut également accepter d’être dans le groupe, ce qui implique forcément une atténuation de sa voix propre pour entendre les autres. En tant que médiateur artistique en relation d’aide, j’ai pu sentir toute l’importance d’une tenue de cadre pour que chacun puisse investir un espace-temps de paroles, d’expressions et d’échanges dans le groupe.





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