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La musique du silence — Accompagnement d'un groupe avec le sonore

  • Photo du rédacteur: despointsdesuspension...
    despointsdesuspension...
  • 19 mai 2020
  • 4 min de lecture

Dernière mise à jour : 26 mai 2020

Lors de mes accompagnements en musicothérapie en institution EHPAD, j'ai proposé des ateliers pour un public varié venant soit de la partie résidence-services (personnes autonomes), soit des pavillons ouverts (personnes en perte d'autonomie conservant de bonnes facultés cognitives et mémorielles), soit des unités de soins adaptés (personnes présentant des troubles psychiques, des comportements violents, de grosses pertes mémorielles avec un état de confusion avancé,...). Ces tableaux cliniques divers étaient regroupés pour un atelier de musicothérapie une fois par semaine au sein d'un pôle d'activités et de soins adaptés —ou PASA—, et j’ai été en relation de médiation avec quelques personnes qui représentaient un noyau dur, présent à chaque fois, dans ce groupe éclectique. Au sein de celui-ci, un participant, que j'appellerai M. Figé ici, m’a particulièrement touché au regard de son évolution au sein du groupe.


M. Figé semble toujours pressé à chaque fois qu’il arrive au PASA. Toujours le premier arrivé, il a son petit rituel de mettre à jour la date du calendrier tout en racontant une des dernières nouvelles entendue aux informations. Son regard est fuyant, et ne rencontre que très rarement celui de son interlocuteur, qui semble pour lui indifférencié. L’éternelle minerve qu’il ne quitte jamais lui donne un air fatigué, et pourtant elle semble l’aider à trouver une contenance. Lors des premiers ateliers auxquels je participe, je remarque très vite qu’il prend plaisir à toute la première partie, qui consiste en quarante-cinq minutes d’accueil des participants qui arrivent au compte-goutte. Ce temps est consacré à une boisson chaude ou froide, accompagnée de lectures de magazines qui sont souvent les mêmes, puisque rarement renouvelés. M. Figé aime parler avec les autres résidents, ou plutôt aime à leur raconter des histoires sur le monde qui va mal, insistant sur son époque où "les choses ne se passaient pas comme ça". Il aborde parfois des souvenirs personnels quand moi ou l’assistante éducative et sociale le sollicitons, évoquant souvent sa mère "qui n’allait pas bien", mais revient ceci dit toujours sur lui dans ces cas-là pour mentionner un trouble, un accident, une déconvenue.

Lors de la deuxième partie, atelier de musicothérapie à proprement dit, il garde une attitude fermée, bras croisés, en arrière sur son siège. Quand nous, les accompagnants, l’incitons à participer, il nous dit qu’il préfère écouter. Ses postures physiques montrent d’ailleurs qu’il préfère les sessions d’écoutes musicales, se tenant plus en avant, et intervenant chaque fois qu’un autre participant se permet de parler pendant les morceaux de musique.

M. Figé réclame ici le silence. Par cette intervention, ce rappel à la règle, il s’inscrit dans le groupe comme un garant du cadre, et cela renvoie au point d’honneur qu’il se fait d’arriver toujours le premier, et d’inscrire la date du jour. Cela semble lui apporter plus de légitimité dans son refus de participer aux propositions des ateliers.


À l’atelier n°10, je propose un dispositif participatif incluant des tubes résonnants, des BoomWhackers, dont chaque participant et intervenant jouera, en tenant un dans chaque main, les frappant au sol, entre eux, sur les cuisses en position assise. M. Figé restera prostré sur sa chaise, refusant de prendre part aux échanges. Après quelques exercices sur le mode de la répétition pour se familiariser avec ces instruments et pour que chaque participant puisse entendre les deux notes distinctes lui appartenant, je propose un tour d’improvisation rythmique, chacun effectuant une petite séquence avec ses deux tubes, séquence qui sera ensuite reprise par l’ensemble du groupe. Quand vient le tour de M. Figé, il pose ses tubes sur ses cuisses et ne bouge plus. Je laisse ce silence prendre sa place, puis me permet de citer Miles Davis : « la vraie musique, c’est le silence. Les notes ne font qu’habiller ce silence. » Je propose ensuite au groupe de reprendre ce geste, qui prendra alors la forme d’un roulement doux et lent des tubes sur les cuisses de chacun.

Cet instant marque, chez M. Figé, un basculement subtil dans le groupe auquel il appartenait déjà. Simplement, j’ai eu l’impression que ce moment de partage, tous ensemble, le ramenait au niveau des autres, lui qui s’enorgueillissait d’être le premier arrivé, accueillant silencieusement ces autres sans jamais vraiment les écouter... Ici, sa participation silencieuse était reprise par tous, transformée par tous, et lui de sentir peut-être qu’il se trouvait plus plein qu’auparavant. Je pense que M. Figé est passé d’un contrôle illusoire, symbolisé par sa posture extérieure d’être au-dessus ou à côté de la mêlée, et visant peut-être à ne pas subir une condition de résident renvoyé sans cesse à son état diminué, à un état intégré par le groupe qui lui montre que son être-là est bel et bien ici, et maintenant. Je me permets de rapprocher cette observation avec les propos de Catherine Langlamet* : « Au sein d’un hôpital, mettre la personne en situation d’être sujet créateur et non plus sujet passif, comme il l’est le plus souvent devant les soins qui lui sont prodigués lui permet de retrouver une autonomie de penser et d’agir qui le ramène dans le mouvement de la vie avec parfois des effets inattendus. »

Sentant une prédisposition du groupe pour les écoutes musicales, notamment quand elles touchent à la chanson française, je leur propose ensuite, aux ateliers n° 14 et 15, de balayer les années 1930 jusqu’aux années 1990 avec des artistes de variétés françaises. L’engouement du groupe pour certains morceaux, et notamment le plaisir que M. Figé prendra alors en chantant avec les autres m’encouragera à suivre ce lien sur les ateliers suivants (n° 16 à 18) en leur proposant d’apprendre des refrains voire quelques couplets sur la base de la transmission orale et de la répétition. Ils arriveront sans peine, tous ensemble, à mémoriser des parties importantes de chansons. Et M. Figé de participer bien plus activement, entrant en contact visuel avec chaque personne du groupe bien plus fréquemment qu’auparavant.

J’emprunte ici encore les mots de Catherine Langlamet* : « Avec le médium artistique, nous sortons des oppositions vie/mort en introduisant du tiers par la proposition et l’utilisation d’un médium. [...] cela libère l’esprit et ouvre à la sensation d’être pleinement en vie, ici et maintenant. » Cette dernière évolution du groupe, de l'écoute musicale vers la voix chantée, permet de rendre compte du caractère actif que la musicothérapie réceptive peut revêtir.


*Catherine Langlamet, Les temps fragiles, Fin de vie, soins palliatifs - Vivre encore, revue Art & Thérapie n° 120/121, décembre 2016


 
 
 

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