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Quand la mort s'invite... — Récits d'accompagnement de la fin de vie avec le sonore

  • Photo du rédacteur: despointsdesuspension...
    despointsdesuspension...
  • 11 mai 2020
  • 4 min de lecture

Dernière mise à jour : 26 mai 2020

Lors de mes interventions en tant que médiateur artistique en relation d’aide dans l'EHPAD de Saint-Rémy-lès-Chevreuse, j’ai été confronté à la fin de vie et à la mort sous diverses formes : discrète voire interdite, que l’absence dans un atelier pouvait symboliser sans que personne ne veuille y mettre de mot ; explicite, par une condition dégradée amenant progressivement à l’immobilisme tant redouté ; criante enfin, qu’un corps toujours là, amené malgré lui dans les salles de vie commune, symbolisait par une attitude pétrifiée, exempte de toute prise pour un échange qui restait suspendu.


Ma première stupéfaction face à la mort en marche fut avec Mme Remise. Quand j’entrai dans la pièce commune où les résidents étaient installés une fois leur toilette finie, je fus frappé par l’absence de lumière allumée et par les volets rabattus, comme si l’obscurité était la seule possibilité. « Que veut-on cacher, ici ? », me suis-je dit alors que je laissai mes yeux s’accoutumer et que je commençai à distinguer les formes massives de fauteuils investis par des fins de personnes, poupées de chiffon n’ayant plus voix au chapitre… Mme Remise se trouvait en première ligne, juste en face de moi. Doucement, je m’approchai pour toucher la main de cette résidente. Premier contact, froid, dans le noir. Difficile première approche.

Petit à petit, au travers des propositions d’écoutes diverses que je proposai, d’abord des berceuses, puis du violon et des percussions, pour enfin oser les fréquences plus élevées que la musique électronique véhiculait, je pus constater combien l’état de Mme Remise se modifia, imperceptiblement et pas à pas, pour finalement interagir et afficher un plaisir de ressentir, de s’exprimer par gémissements ou raclements de gorge, puis par phrases bien audibles et articulées… Lors du dernier atelier que je proposai, elle exprima une forte envie de boire, et j’accédai à sa demande en lui donnant un verre d’eau. Ce n’est qu’après l’atelier que j’appris par une infirmière du pavillon que Madame Remise ne pouvait normalement que prendre de l’eau gélifiée, car tout liquide entraînait une fausse route, symbole d’un corps fatigué ne pouvant plus discriminer les voies d’entrée. Pourtant, elle n’éprouva aucune difficulté à ingurgiter son verre d’eau avec moi, souriant même de satisfaction quand elle le tenait de ses mains mal assurées.



Ici, les propositions que j’ai faites s’inscrivaient dans une logique des rythmes du corps, en lien avec le développement biologique des individus : les berceuses amenèrent des rythmiques d’apaisement et de balancement qui répondaient aux attitudes léthargiques rencontrées dans le groupe au début ; les morceaux de percussions firent une transition avec le rythme du cœur, amenant l’assurance d’une base sécurisante ; l’agrément des instruments à cordes frottées dans les morceaux classiques permit de s’élever vers un lyrisme plus inventif et léger en gardant un appui sur la terre rythmée, lien dans la mesure jouée de concert ; enfin, la musique électronique proposa d’aller explorer des fréquences plus rapides, se rapprochant de l’activité électrique cérébrale pour éventuellement encourager les transmissions dans un groupe en faction, sortes de dendrites dont les synapses attendraient l’impulsion d’un élan de communication pour vider leurs sacs, et peut-être poser leurs valises.



Dans ce groupe, une vraie dynamique du toucher et du mouvement du corps se développa autour de l’évolution des musiques proposées. Sur les derniers ateliers, les rythmes plus rapides de la musique électronique semblèrent trouver oreille attentive pour certains ; pour d’autres, les vibrations transmises par le frottement des cordes de violoncelles semblaient mettre en mouvement ici un pied se levant, là une main flottante, qui une fois saisie par moi, parfois, semblait arriver à bon port. Ce groupe fut celui qui contenait le plus de résidents en fin de vie. Cinq personnes du groupe sont mortes, remplacées par d’autres pensionnaires presque sans temps mort. Peut-être cela m’a rendu plus conscient des petites manifestations qui disent un être encore là, qui en disent long.

Parmi ces cinq décès, je repense à M. Sajou, très discret et pourtant si présent lors des ateliers de musicothérapie que nous proposions dans son pavillon. Toujours impatient de participer aux ateliers, il exprimait son plaisir et son ressenti entre chaque écoute musicale par des mots choisis ramenant toujours au corps, qu’il ne bougeait presque plus : « ça vibre », « ce passage a glissé sur moi comme de l’eau fraîche », « je me suis vu courir pendant le morceau »,… Fervent catholique pratiquant, il fut attristé que la messe hebdomadaire soit déplacée sur un créneau empiétant sur les ateliers, mais il continua tout de même de venir pour au moins assister à la fin, quand l’office ne débordait pas trop. Son décès survint sans crier gare, comme cela arrive bien souvent dans ces espaces où le temps semble suspendu, et les ateliers suivants semblèrent écourtés du manque de son arrivée tardive, qui inscrivait un temps de l’être-là, volontaire à faire dans l’ici et le maintenant.



Vladimir Jankélévitch nous dit (La musique et l’ineffable, éd. Points - du Seuil) : « La musique tranche sur le silence, et elle a besoin de ce silence comme la vie a besoin de la mort et comme la pensée, selon le Sophiste de Platon, a besoin du non-être. La vie toute semblable à l’œuvre d’art est une construction animée et limitée qui se découpe dans l’infini de la mort ; et la musique, toute semblable à la vie, est une construction mélodieuse, une durée enchantée, une très éphémère aventure, une brève rencontre qui s’isole entre commencement et fin dans l’immensité du non-être. »


 
 
 

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